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    January 15

    un drole de pastis

    UN DROLE DE PASTIS

     

    Tout le monde s’agite dans le quartier du Panier à Marseille en ce mardi 4 janvier 2000. Ca y est, on attaque le nouveau millénaire ! Les enfants reprennent le chemin de l’école, avec quelque laxisme il faut le dire, car ils ont tous pour excuse les tempêtes qui se sont abattues sur le territoire français en cette fin de siècle. Des crues, des milliers d’arbres arrachés, des toits envolés, des coupures d’électricité, … des morts. Beaucoup de gens parlent de l’apocalypse pour l’An 2000 ! Serait-ce vrai ? Certains, comme un grand couturier de la capitale, l’avaient même envisagé pour plus tôt : en août 1999. Mais nous y avions échappé à cette époque là …

     

    Les magasins, ce matin, ouvrent leurs rideaux de fer sur des vitrines encore toutes enguirlandées. Mais les lumières ne clignotent plus, les vendeuses ôtent leurs chaussures et, en jupes souples, montrent leurs jambes affriolantes à l’étalage. Elles défont les décors de fête sous le regard déjà las des balayeurs submergés de travail. Après ces profusions de cadeaux, de feux d’artifices, de bouchons de champagne claquant au gré des sourires pour célébrer le Millénium ; l’on perçoit une angoisse sourdre dans les rues de la ville, comme si chacun courbait le dos en attendant l’inexorable maléfice, l’année noire !

     

    Minuit ! La ville s’est endormie, gavée de souvenirs des débauches de la nuit de l’an nouveau, et pour certains de celles qui ont suivi, du passage à un autre siècle, nettoyée, rafraîchie, revigorée. Les arbres ont été soulagés de leurs banderoles pesantes, les trottoirs balayés, les poubelles dégorgeant des restes d’opulence ont été vidées, aseptisées. Tout ce qui devait être fait le fût pour le confort de tous. Seuls quelques récalcitrants errent encore dans les rues, ne voulant interrompre la bamboula !

     

    Pascal et Maurice échangent leur bonsoir avant de se quitter dans leur voiture rouge sang. Ils partagent des projets d’avenirs incertains en laissant leurs mains fougueuses courir sur leurs jeunes corps, s’aimant dans une torture réciproque. La station de radio locale diffuse sur leur baladeur du Mozart, la flûte enchantée … Engloutis par le sérieux de leurs jeux d’enfants, ils n’ont même pas pensé à changer de station pour du Rap’, de la Techno’ ou même pour les « To be Free » ! Tout à la joie de leurs découvertes, ils sursautent en entendant claquer des coups de feu. Enfin, c’est ce qu’ils croient immédiatement et, en bons marseillais, ils ont le réflexe de s’aplatir sur les sièges.

     

    Au même moment Juju, le SDF du quartier tape du pied dans la poubelle en fer qui se trouve sur son chemin et reste sidéré, la bouche arrondie en cul de poule. Une gigantesque déflagration a retenti. Elle se répercute, assourdissante, sur les murs de la ville et y rebondit sans devoir jamais finir comme une balle de caoutchouc. Puis un geyser de lumière éclaire tout-à-coup le nord de la ville. Aux fenêtres des appartements jaillissent toutes sortes de lucioles : les lumières s’allument en tous sens comme un kaléidoscope de géant. Les portes s’ouvrent, les femmes en robes de chambre, les bigoudis sur la tête sortent dans la rue et s’interpellent, s’apostrophent, s’interrogent. Les hommes, quant à eux, moins curieux de nature, attendent à l’intérieur, bien au chaud, les nouvelles qui ne tarderont pas à leur être contées par leurs matrones.

     

    Pascal et Maurice blottis l’un contre l’autre, entendent autour d’eux des bruits de cavalcade. Puis cette énorme explosion retentit, soufflant les vitres des fenêtres, dans un vacarme aux notes cristallines fracassant les tympans, vrillant les nerfs. Les traînards de la nuit détalent sans demander leur reste. Puis, soudain, un silence redoutable surgit du néant, dans une lumière d’argent aveuglante. Pascal et Maurice au fond de leur voiture, tremblent aussi fort que les feuilles arrachées aux arbres. Ils n’osent faire un mouvement. Puis, petit à petit, ils entendent des échanges timides de voix, des exclamations disséminées, des cris apeurés, des larmes interrogatives, venant de partout et de nulle part, comme s’il n’existait plus aucun repère !

    -         Qu’est-ce que c’est ! On aurait dit une esse-plôsion !

    -         C’est le vieil immeuble de la rue Tubanaud qui a sauté !

    -         Mais non ! C’est bien trop loin !

    -         C’est un avion qui s’est écrasé à Marignane !

    -         C’est Hyppolite qui a pété !

    -         C’est vrai que ça sent drôle !

    -         C’est Josette qui a oublié ses poissons sur le poêle !

    -         Ah ! Tu parles de ses poissons frais péchés de la veille comme elle dit dans le microphone !

    -         C’est vrai ! Ca sent vraiment drôle !

    -         Non ! Non ! C’est Jeannot qui a enfin marqué un carreau à la pétanque ! Qu’il en a hurlé de joie !

    -         A cette heure-ci ? En pleine nuit ?

    -         J’ai simplement donné un coup de pied dans cette fichue poubelle ! Je vous le jure ! J’ai rien fait de plus ! hoquette Juju.

    -         Eh ! Taisez-vous ! Taisez-vous tous ! Arrêtez vos galéjades ! C’est sérieux ! Y a le feu là-haut près de l’usine !

    -         Près de l’usine ! NOTRE USINE !

     

    Pascal et Maurice tentent un regard halluciné. Leurs deux têtes hérissées d’éclats de verre paraissent au ras du pare-brise fracassé et, ce qu’ils découvrent a de quoi faire frémir plus d’un marseillais …

    Une gigantesque colonne de flammes vomit de … La fabrique de … pastis.

    -         T’as raison ! C’est l’USINE A PASTIS qui brûle ! Boudiou ! Qué malheur ! hurle Juju. Ses yeux injectés de sang sortent de leurs orbites ; les couperoses de ses joues s’aggravent en larges cicatrices violacées.

    Et ous de prendre leurs jambes à leur cou. Qui en pyjama rayé ! Qui en pantoufles ! Qui en nuisette de soie ! Qui en bigoudis ! Qui en tenue de soirée ! François, le beau gosse, a encore son filet à cheveux sur la tête !

    -         Notre Dame de la Garde priez pour nous !

    -         Faîtes que ce soit pas ce qu’on croit !

    -         Faites que ce soit pas NOTRE usine !

    Des milliers de marseillais se retrouvent transis, estomaqués, devant les flammes gigantesques s’échappant dans un vagissement de fin du monde. Des murs se tordent déjà devant l’usine fabriquant l’élixir de Marseille. Tous se taisent. Ils se serrent, se tassent les uns contre les autres, unis comme un seul homme en un banc de sardines devant le port, hébétés, hagards, comme si la masse de leurs corps assemblés pouvait stopper la colère de l’incendie.

    Déjà les hommes du feu arrivent en grandes pompes sur les lieux, et s’affairent tels de minuscules fourmis dans ce gigantesque brasier apocalyptique. Ils s’avancent courageux, téméraires même, avec leurs haches et leurs lances, mais doivent bien vite reculer, accablés de chaleur, inefficaces, les bras ballants devant l’étendue du désastre.

    Les marseillais accourent de plus en plus nombreux, solidaires devant cet énorme coup du sort. Que vont-ils devenir sans leur sacro-saint pastaga ? Au siège du club de pétanque « la boule modérée », l’ambiance ne pourra plus jamais être la même. Et, au « bar du portable », on ne pourra plus jamais rencontrer les malfrats, les truands, les figures de Marseille. Ils auraient vraiment l’air ridicule de se rencontrer pour échafauder des plans devant un vichy fraise non ?

     

    ATTENTAT A L’USINE DE PASTIS CETTE NUIT !

    DES DEGATS IRREMEDIABLES !

     

    Titrent les journaux du lendemain.

    Tous ont les traits tirés, les figures défaites. Les langues vont bon train ce matin, les commentaires s’affolent.

    -         Tu te rends compte ! Les pompiers sont encore là-bas ! Ils n’arrivent pas à éteindre ce feu !

    -         Oh ! Je commence à avoir mal à la tête !

    -         Tu crois que c’est à cause de tout cet alcool qui se consume ! Oh ! Qué malheur !

    -         C’est un coup des terroristes ! Ca c’est sûr !

    -         C’est des jaloux !

    -         C’en est qui veulent nous ruiner !

    -         Faut trouver qui c’est !

    -         C’est la bande à Lenoir !

    -         Qu’est-ce qu’on va devenir ?

    -         Appelez un prêtre !

    -         Regarde ! Y z’envoient des renforts d’autres départements !

    -         C’est beau la solidarité tout de même !

    -         Té ! Tu vois qui nous aiment bien les estrangerrrrs, y viennent nous aider !

    -         Remarque ! C’est qu’ils l’aiment aussi notre pastis !

    Les pompiers s’acharnent contre les flammes. Les bacs de décantation sont près de déborder.

    -         Hé ! Y sont obligés de projeter de la mousse, à cause du danger !

    -         Et tout ce pastis qui coule dans les caniveaux ! Quel gachis !

    -         Les chats et les chiens divaguent dans les rues ! Ils ont lapé l’alcool qui ruisselle partout ! Ils tanguent comme le Titanic !

    -         J’en ai même entendu un qui parlais anglais, mâchonne Juju de sa bouche pâteuse, très heureux de cette bonne aubaine, du pastis à volonté, vous vous rendez compte !

    -         Et moi, ce matin, j’ai voulu me faire une omelette, et ben, j’ai eu la gueule de bois, ouais, c’est comme je vous le dis !

     

    Soudain des cris stridents fusent en tous sens.

     

    -         Sauvez-vous !

    -         Sauvez-vous tous !

    -         Vite ! Vite ! Les bacs de protection de l’usine vont craquer !

     

    En effet, à ce moment là, un grondement sinistre roule sur la ville. L’eau, ou plutôt la mousse blanche, s’enhardit vers le centre ville, vers la Canebière ! La mousse blanche recouvre la ville comme si des tonnes d’héroïne se répandaient avec une lenteur hallucinante en un serpent perfide et vengeur dans les rues, dans les maisons, s’insinuant par toutes les ouvertures. C’est comme si, dans une dernière sentence rageuse, le juge Michel prenait sa revanche sur la French Sicilian Connection !

     

    Des mains aux doigts écartés surgissent de cette mer de mousse synthétique, parfumée aux vapeurs d’alcool anisé. Parfois surgissent des pieds, des visages aux cheveux hirsutes ou plaqués sur leurs crânes égarés. Des femmes aux bouches écarlates se bousculent, leurs corps moulés par leurs habits mouillés, dans des positions vaguement érotiques, telles des héroïnes de film d’horreur. Serait-ce le fléau qu’avait décrit Stephen King ? Un haut-parleur de l’Hôtel de Ville s’est bloqué sur la musique de Mozart. Les phrases de la Flûte Enchantée se disputent les tambours et percussions de la rage des eaux. Les notes déferlent sur Marseille comme une ultime chevauchée fantastique dans un enfer digne de Dante.

     

    Tous les marseillais quittent la ville qui s’engloutit sous les sept astres scintillant et, pareillement aux rats fuyant la peste, s’égaient vers la mer, vers la Méditerranée, vers les barques ! Ils fuient tels les cent quarante quatre mille, dans une révélation d’apocalypse, dans un dernier délire éthylique, et, sous le cercle de sang immuable du soleil couchant et l’aura diaphane de la lune, ils sombrent, mêlés, dans un immense plasma blanc.